Les Français contre la France ?

Publié le par TUD BREIZH


...Non ! Mais contre une certaine idée centraliste, jacobine, gaulliste, colonisatrice de la France...

Nous savons bien, parbleu, que M. Lavisse ment. Mes ancêtres n'étaient pas les Gaulois, deux Français sur trois n'ont pas Saint-Louis dans leur histoire; la France, comme d'autres Etats modernes, est une nation de type secondaire fondée sur des ethnies conquises. Que nous apprend de plus Robert Lafont (1) ? Ceci, qui est capital : la résurgence de ces ethnies est un phénomène de gauche.

La leçon perdue
Scandale. Pour la gauche classique, la défense des provinces ne peut être que réactionnaire. Elle évoque le racisme de clocher, le cléricalisme, les séparatismes fascisants; pis, la contre-révolution en son essence. En votants, le 4 Août, l'abrogation des privilèges provinciaux, les délégués des Pays d'Etat exprimaient un voeu jailli des profondeurs. Plus d'Occitans, de Basques, d'Alsaciens, plus rien que des Français, en attendant l'Etat mondial, l'humanité une et indivisible. Cet idéal allait prendre valeur de dogme. Sous la Troisième, l'instituteur qui punit l'enfant coupable de parler patois ne l'élève pas seulement à l'unité française, il lui fait gravir un degré vers l'universel. Aujourd'hui encore, des pacifistes rêvent espérantisme, abolition des différences («l'ouvrier n'a pas de patrie»); et, par exemple, la querelle linguistique belge est par certains considérée comme un «retour au tribalisme». Malheureusement, les faits démentent ce généreux simplisme. Et, d'abord, les mouvements de libération coloniale. OAS_AD('Middle1');
Car enfin, si unité égal identité, l'aventure coloniale eût trouvé son assomption dans une intégration égalitaire : de bons esprits le crurent, et c'est précisément en quoi ils cessèrent d'être des esprits de gauche. Algériens, Vietnamiens, Noirs d'Afrique - et aujourd'hui d'Amérique, où le coude à coude intégrationniste est dépassé - partout, l'homme révolté revendique sa responsabilité ethnique, et ce, avec l'assentiment immédiat, comme instinctif, des progressistes. Colonies récentes et spécifiques, dira-t-on. Mais le phénomène vaut- à l'échelon fédéral pour les pays d'Europe : en Espagne, le Frente Popular décrète l'autonomie de la Catalogne; en Yougoslavie, le régime titiste promulgue un statut pluri-ethnique à l'exemple de l'U.R.S.S.; en Italie, les Régions obtiennent des Assemblées; en Belgique, les socialistes wallons souhaitent la restructuration de l'Etat. Et voici qu'en , France - pour ne citer que l'exemple breton, nullement particulier - M. Phliponneau, leader de la F.G.D.S. (1), inscrit à son programme la revendication ethnique «inséparable de la conscience sociale»; la J.E.B. et l'U.D.B. (1), formations de gauche et d'extrême-gauche, réclament «l'affirmation de la personnalité bretonne» et son «développement dans la perspective socialiste» tandis que le groupe de défense laïque «Ar Falz» pétitionne pour la reconnaissance officielle du breton. Ces mouvements sont-ils donc infidèles à la Révolution ? Ou ont-ils, au contraire, retrouvé sa leçon perdue ? OAS_AD('Middle3');

Le printemps des langues
Ils l'ont retrouvée, affirme Robert Lafont. Et sans doute, il a beau jeu de rappeler que le centralisme jacobin s'est dévoyé en impérialisme, l'idée-Unité en Idée-Expansion, pour aboutir aux Etats-forteresses du XIXe siècle. Mais l'originalité de son livre est de démontrer - par l'exemple linguistique, entre autres - que le renouveau ethnique s'inscrit dans la continuité révolutionnaire.
«Libertés provinciales de l'Ancien Régime» ? Quelles libertés ? Les vraies libertés sont mortes avec l'écrasement des grandes civilisations de l'hexagone par des expéditions coloniales du type croisade des Albigeois ou des répressions populaires comme celle des Bonnets rouges. Culturellement, la province française est déjà un désert sous Louis XIV. Racine raille le «moscovite» qu'on parle au-dessous de Lyon, le Provençal J.-B. Coye se plaint d'être né au «pays des sots»; la langue d'oc qui a ébloui l'Europe appartient désormais aux «façons vicieuses de parler», aux «patois abandonnés à la populace».
En 1789, la nation s émancipe - et s'unifie, étape alors indispensable. Mais, ce qu'on a trop oublié, les langues minoritaires bénéficient en profondeur de ce mouvement qui leur est apparemment contraire. A la fin de l'Ancien Régime, les patois ne servaient plus guère qu'aux catéchismes et aux bergeries; au lendemain de la Révolution, tout comme le citoyen a obtenu ses droits, ils redeviennent adultes, se redonnent syntaxe et grammaire. Le basque et le catalan s'affirment. Le Gonidec codifie le breton. 1830, printemps des peuples, est aussi le printemps des langues. En 1838 paraît l'admirable «Barzaz Breiz», monument de la langue bretonne, traduit dans l'Europe entière. Seize ans plus tard, éclate le Félibrige. Or, ce le nouveau, salué par les progressistes de l'époque, participe pleinement de l'idéologie révolutionnaire : Mistral n'est pas un simple poète local (1) mais un théoricien, ami de Proudhon et partisan de l'unité européenne par les pluralisme ethniques.
«Guerre éternelle entre nous et les tois !» Comment Mistral qui pousse ce cri en 1848 deviendra-t-il, cinquante ans plus tard, l'inspirateur de Maurras ? Par l'aliénation du pays versant en bloc dans le bonapartisme puis, après 1871, dans le nationalisme bourgeois. Contre ce courant, c'est en vain que le Félibre Rouge reprend les idées fédéralistes de la Commune, cette «possibilité crucifiée», ou que Jaurès préconise, dans une optique de progrès, «l'enseignement du basque, du breton et des langues du Midi». La bourgeoisie, maîtresse de l'Etat ramène le centralisme républicain aux nivellements de l'Ancien Régime. La France par le Littré comme elle parlait Vaugelas et détruit ses cultures populaires au profit d'une culture mandarine servie, précuite, dans les collèges. Le Tout-Paris remplace le Tout-Versailles. Une nuit mortelle recouvre la province redevenue le pays des sots, désertée en hâte par les Rastignac à lavallière de la politique ou des lettres.

Tartarin et Bécassine
Les langues minoritaires sont définitivement proscrites, pire : censurées dans les esprits. Le breton peut bien avoir des poètes, des essayistes, traduire Eschyle, Shakespeare ou Rilke, étonner les spécialistes par les audaces de ses néologismes - preuve de sa vitalité - il demeure un baragouin tout juste bon à amuser les touristes. C'est que le système exige qu'au colonialisme d'outre-mer s'ajoute un colonialisme intérieur, avec ses régions paupérisées et ses prolétariats disponibles pour la fabrique ou la caserne. Ce colonialisme à domicile revêt tous les caractères de l'autre : alcoolisme, infériorisation, argotisation de la langue minoritaire (de la chanson An-Hini Goz on fait «nigousse» pour désigner le Breton naturellement inculte et ahuri), mythes infantilisants (le Méridional «hâbleur», le Breton «fidèle», etc.).
La bourgeoisie des villes, promue au rang d'évoluée, exotise ses compatriotes sur leur propre sol : pour le bourgeois nantais, «Pêcheur d'Islande» ou les chansons de Botrel évoquent une population quasi allogène, qu'on ne reçoit plus que traduite en français, et d'ailleurs ségrégée dans le faubourg bas-breton de Sainte-Anne. Des archétypes burlesques se popularisent, Tartarin, Bécassine. Cette dernière, véritable bicote e n coiffe, cumule les attributs de l'indigène apprivoisé : le servage (mais supérieur, en maison bourgeoise), la naïveté roublarde (on la croit idiote, mais elle trompe son monde), le dévouement absolu à ses maîtres (et, ce qui est bien typiquement colonial, aux enfants des maîtres), la rondeur ébaubie. Son «Ma Doué beniguet !» répond au «Y a bon» du bon nègre. Vers 1930, des protestations s'élèveront en Bretagne contre un film qui la représente et les producteurs, étonnés, reprendront mot pour mot ce catalogue : «Pourquoi cette indignation ? Bécassine n'incarne-t-elle pas toutes les vertus bretonnes, la piété, le dévouement sans limites, la simplicité rustique ?».
Que reste-t-il aux minorités ? Le folklore. Tragique, «à la sicilienne», pour la Corse. Vantard et truculent pour le Midi. Bien-pensant pour la Bretagne. Parfaitement louable en soi, le folklore, dans le système colonialiste provincial, devient une création arrêtée, un portrait figé de la région Un faire-semblant : comédien en costume, le danseur folklorique remplace l'Histoire par la représentation et martèle de son pas cadencé le sol figuré de sa patrie, un plancher de scène. Le pouvoir, attendri, bat la mesure. Les notables et le vieux clergé supervisent le spectacle. Un tri soigneux est opéré : on ignore l'apport breton au surréalisme, mais on exalte la littérature des «clochers à jour» (la bonne, la vraie littérature étant finalement le guide touristique). L'ethnie s'abstrait en terroir, lieu intemporel où Mme Messmer se déguise en Bretonne pour visiter ses villageois de Port-Navalo.

L'ère cérémonielle
Tout cela pour aboutir à quoi ? Au vide. L'Idée-Révolution a été dévoyée, l'Idée-Expansion est morte à Dien Bien Phu. Sur la France, plus centraliste que jamais - mais désormais par habitude - règne le gaullisme, «ère cérémonielle», non plus Idée, mais souvenir et reflet attardé de l'Idée. Juste revanche, l'Etat-prestige qui a folklorisé ses régions devient folklore à son tour. Lorsque la gauche accédera au pouvoir, elle recevra un lourd héritage. Une «grandeur» mythique, un patriotisme tombé au vulgaire («Allez France !»), un pays désaccordé, livré au fascisme des mass média; mais aussi un malaise social dont l'origine est une planification technocratique imposée régalement et ignorante des spécificités régionales, c'est-à-dire, en fin de compte, de l'homme. Car il ne s'agit pas seulement de culture. Ou plutôt, il s'agit vraiment de culture puisque, en dépit d'une confusion inhérente au centralisme, la culture n'est pas ce qu'on entend sous ce nom en France, c'est-à-dire le culturel élitaire, mais la sensibilité et le niveau intellectuel d'un peuple, inséparables de ses conditions de vie. Faut-il redire ici la grande misère intellectuelle des provinces, des banlieues, des zones abstraites de peuplement, même celles habitées par les «cadres» ? On ne greffe pas le culturel sur des cultures assassinées.

Un ghetto touristique
Les régions commencent à ressentir ce problème. On peut sourire des pancartes : «Che» Guevara en Bretagne !». Il est plus difficile de tenir pour réactionnaires le maire P.S.U. de Saint-Brieuc, qui fait flotter symboliquement le drapeau breton noir et blanc, gwenn ha du, sur sa ville, ou les jeunes qui unissent dans la même revendication la paix au Viêtnam, la lutte pour l'emploi local et la défense de leur culture (certains ont réappris le breton que leurs pères avaient oublié). Lorsque les paysans de Quimper montent à l'assaut de la préfecture au cri de «Nous voulons tester bretons !», pas un sans doute ne songe aux siècles de son histoire antérieurs à 1532 (pour la bonne raison, d'ailleurs, qu'on les lui a cachés à l'école); ce cri, nullement séparatiste, n'en proteste pas moins contre une aliénation ethnique, le terme droitier Ouest ou extrêmeOuest, sournoisement vague (1), utilisé par les républiques bourgeoises pour vider la spécificité bretonne, premier pas vers les transplantations gaullistes (on dit là-bas : déportations).
Tout se tient, et lorsque M. Debré refuse de prononcer le mot «Bretagne», il traduit le voeu profond du capitalisme qui ne connaît qu'un prolétariat anonyme et transférable. Ce transfert, on le sait, est en cours. L'homme quitte sa terre, la terre devient décor, ghetto touristique ou champ de tir. Par une fatalité de sa nature, l'un des régimes les plus nationalistes que la France ait connus détruit les réalités de la nation. D'où une révolte de base, hors des schémas habituels, donc, au sens propre du mot, révolutionnaire. Le soir des émeutes de Quimper, quelques manifestants, encore couverts de sang, se rencontrèrent avec des étudiants pour débattre de la possibilité de fermes populaires en Bretagne. Un mois plus tard, à Nantes, des syndicalistes s'élevaient contre tout «aménagement» octroyé, non discuté à la base par les couches populaires régionales; ils souhaitaient en outre l'union syndicale des ouvriers et paysans bretons, le clivage ne s'effectuant plus selon la profession - par exemple, entre éleveurs ruinés et riches céréaliers - mais au niveau de la région sous-développée et de ses problèmes spécifiques. Quelle sera l'attitude de la gau«che devant ce mouvement ? Le jugera-t-elle «provincial» et rétrograde ? Ou accordé au mouvement général de l'Histoire ?
Les étoiles fixesL'heure est venue de dénoncer quelques lieux communs insultants pour la raison. L'ethnisme n'est pas le racisme, mais une libre prise de conscience qui ne ségrège personne. Il n'est pas un éparpillement anarchique mais un rassemblement lucide d'énergies, la plénitude de l'un contribuant à celle du plusieurs. Il n'est pas la rivalité et la guerre - car l'unité n'est pas l'écrasement, mais le respect des différences et la sauvegarde de la paix réside en ces foyers naturels et reconnus inaliénables, et non dans le vague et le mouvant des constructions étatiques. Il n'est pas anti-universaliste - car le chemin vers l'universel est l'approfondissement du particulier. L'ethnisme ne renie rien, ni le centralisme révolutionnaire ni celui de l'instituteur qui furent des étapes nécessaires et enrichissantes. Mais le ciel de la démocratie ignore les étoiles fixes et le progrès passe aujourd'hui par un nouveau dialogue entre l'Etat et ses régions. Fédéralisme ? Assemblées régionales ? Des Etats modernes et prospères ont adopté ces solutions et leur unité s'en est trouvée logiquement raffermie. La personnalité de la France y gagnerait; car enfin, Paris gouverne la France, mais qui gouverne Pans ? l'«American way of life.» A trop centraliser, on fait d'un pays un bloc. Et ce bloc, tôt ou tard, tombe dans l'aliénation, pour avoir aliéné ses propres composantes.
Question à la gauche : Est-il conforme au génie de la France qu'elle demeure sous peu le seul Etat centraliste d'Europe avec l'Espagne franquiste ? Autrement dit : puisque la gauche doit assurer, non une succession mais une révolution, le renaissance sociale et culturelle des régions ne serait-elle pas l'Idée nouvelle qu'elle peut donner à la France, cette «nation des nations» dont Robert Lafont nous rappelle à la fin de son beau livre «qu'elle n'est elle-même que révolutionnait mouvante, créatrice» ?

Le ricanement bourgeois
Les vieux schémas ont la vie dure. Personnellement, je suis toujours prêt à m'intéresser à tel poète du tiers monde que me signale avec ferveur un de mes amis, intellectuel de gauche; et prêt aussi, quand je lui parle ensuite de l'Emgleo Breiz ou du poète de langue bretonne, Youenn Gwernig, résidant à New York, à recevoir sans plus d'agacement que d'habitude le bon vieux ricanement bourgeois que sa mère adressait déjà à sa Bécassine. Prenons toutefois ce pari. Demain, l'homme de gauche au pouvoir affrontera le cri des manifestants de Quimper. Il aura le droit de préférer la tradition à l'analyse et de répondre à ces braves gens que leur ethnie ne fait rien à l'affaire et que tout se réglera par des Plans de Constantine. Mais alors, il se retrouvera, toutes proportions gardées, dans la peau de M. Robert Lacoste (1). C'est-à-dire un social-libéral du bon vieux temps. C'est-à-dire, objectivement, un homme de droite.

(1) «Sur la France», par Robert Lafont, Gallimard éditeur.

 

Morvan Lebesque
Le Nouvel Observateur

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